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Françis Falceto est un explorateur infatigable. Depuis près de trente ans, ce dernier arpente l'Ethiopie et compose un fonds culturel unique. Rythmes azmaris, jazz, productions du swinging Addis, les vingt sept volumes de la collection Ethiopiques sont autant de témoignages musicaux précieux. Alors que sort le double album Noise and Chill Out, témoin de l'impact de ces musiques sur la scène mondiale, le producteur évoque  la culture éthiopienne, les musiciens concernés ou bien encore l'engouement suscité par ce répertoire.  

Pourquoi les musiques éthiopiennes apparaissent-elles si préservées ?

Francis Falceto : " Cette contrée n'a pas connu de réelle colonisation sinon une occupation par l'Italie entre 1936 et 1941. Cet isolement a généré une identité forte. L'alphabet éthiopien est l'un des plus anciens au monde, les églises chrétiennes sont particulièrement ancrées et c'est le berceau des juifs falashas. Et puis ce pays  a connu une indépendance politique précoce. Il figure parmi les premiers de ce continent à adhérer à la Société des Nations au début des années 20. C'est un cas unique dans l'histoire africaine. Tout ces paramètres ont largement sédimenté la scène éthiopienne. "

L'ouverture s'établit au son dit du Swinging Addis, période étalée entre 1965 et 1973...

F.F. : " Oui c'est une spécificité  éthiopienne. En fait la capitale Addis Abeba a connu une révolution culturelle à la fin des 60's avec la fin du règne d'Hailé Sélassié. La jeunesse a alors découvert le rock, le funk et le jazz. Ca a donné naissance au swinging Addis, clin d'oeil au bouillonnement culturel qui régnait en paralèlle à Londres. Sont apparus à cette époque les Mahmoud Ahmed et autre Gétatchèw Mèkurya qui ont largement contribué à libéraliser les moeurs ambiantes dans les boites de la capitale. C'est une époque intense pour la production musicale éthiopienne contemporaine. "

Votre premier voyage en Ethiopie est lui même provoqué par Mahmoud Ahmed. Comment s'est effectué le contact avec la société ambiante ?

F.F. : " Je suis arrivé à Addis Abeba en avril 1985 alors que sévissait le régime marxiste de Mengistu...L'idée était de trouver trace des titres de Mahmoud Ahmed enregistrés dans les années 70. Celui ci m'avait impressionné avec un titre comme Eré Mèla Mèla. La première réédition a été signée sur la label belge Crammed Disc. Marc Hollander le patron de la maison de disque ouvrait son catalogue aux musiques du monde. Le but était de faire découvrir cet immense chanteur, bête de scène comparable, sous nos cieux à un James Brown. Ce n'est que la décennie suivante que ce disque a été intégré au sein de la collection Ethiopiques. "

Outre la collection Ethiopiques, vous avez lancé une subdivision intitulée EthioSonic. Quelles sont les particularités de cette série ?

F.F. : " J'ai voulu provoquer des rencontres entre des figures du répertoire éthiopien et des musiciens d'autres latitudes. Cinq références sont ainsi proposées dont une rencontre entre le groupe jazz-punk néerlandais The Ex et Gétatchèw Mékurya ou bien encore la formation toulousaine Le tigre des Platanes et la chanteuse Eténèsh. L'intérêt d'artistes rock comme Patti Smith ou Elvis Costello n'est pas nouveau. L'aspect préservé du répertoire concerné est une source d'inspiration conséquente. Les performance scéniques dévoilés sur DVD ou CD sont éloquentes. Et l'échange culturel est lui même incarné par une série de documentaires tournés en Ethiopie. "

Noise and Chill Out, la dernière référence est particulièrement audacieuse...

F.F. : " Vingt huit groupes ou interprètes donnent leur version de la musique éthiopienne. La variété des nationalités et les registres incarnés font bonne figure. C'est le cas des duos avec les chanteurs éthiopiens mais pas uniquement. On retrouve aussi un japonais tel Yasuaki Shimizu qui revisite ainsi les gammes pentatoniques propres à l'ethio-jazz, le Kronos Quartet et leurs recherches aux confins du classique ou bien encore la formation franco-suisse de l'Imperial Tiger Orchestra. La compilation de ces différents artistes m'a pris trois années et un deuxième tome, présenté cette fois ci sous forme d'album simple, sortira l'année prochaine. "

 

Pourtant, paradoxalement, les éthiopiens ne comprennent pas toujours cette passion pour leur propre musique  ?

F.F. : " Oui pour eux les titres restent affaire de sens et sont donc basés sur les textes. L'admiration que ressentent donc les férendjs, qui est le mot pour traduire les étrangers, peut ainsi leur sembler surréaliste, à moins de comprendre l'ahmarique... Aussi forte ou subtile puisse apparaître la musique, elle reste aux oreilles de nombre d'éthiopiens secondaire. C'est surtout la modernisation des thèmes au travers d'instruments électrifiés et l'action de la diaspora qui ont permis les croisements. Différents musiciens rock ou jazz ont su prouver leur savoir faire en la matière. "

N'as-t-on pas l'impression justement que les musiques dites du Sud viennent redynamiser le répertoire occidental ?

F.F. : " Je suis un enfant du Baby Boom et j'ai pu observer l'explosion du rock puis voir éclore différents courants musicaux relatifs. C'est une observation également valable pour le jazz . A ce titre, c'est vrai qu'aujourd'hui, les rythmes du monde viennent alimenter l'imaginaire musical occidental et contrecarrer l'épuisement ambiant en la matière. C'est un mouvement déjà remarqué dans les années 80 avec une connaisance telle Rémy Kolpa Kopoul qui a été un des premiers observateurs à souligner l'importance des échanges artistiques entre Nord et Sud avec les rythmes sud américains. C'est une réalité que l'on touche désormais du doigt avec le répertoire éthiopien. "

Noise and Chill Out : EthioSonic / Buda ;  Ethiopiques (27 volumes)  : Buda.

Propos recueillis par Vincent Caffiaux