Lucas+Santtana

Les manifestations organisées à Rio de Janeiro ou Sao Paulo contre les disparités sociales dénotent d'enjeux cruciaux pour le Brésil. Sur place la musique reste le baromètre. Un indice culturel affirmé par la double compilation Daora, synthèse admirable de la nouvelle scène locale ; et par le label indépendant Mais Um discos, une tête chercheuse de sens et de sons.

La chronique du dernier album de la brésilienne Karol Conka dans ces colonnes est significative de l'interaction entre musique et technologie. Disponible uniquement sur la toile, via You Tube, Batuk Freak présente non seulement un répertoire au pouvoir d'assimilation immense mais symbolise aussi un système D à toute épreuve. Avec les laptops et Internet, la génération 3.O n'est plus tributaire du circuit commercial traditionnel et acquiert une autonomie qui frise l'insolence. Originaire de Curitiba, la jeune rappeuse figure sur la compilation Daora, dernière production de l'excellent label indépendant Mais Um Discos. Mégamix de hip hop, de dub, d'electro et de MPB, ce double album est un condensé électrique de grandes métropoles  brésiliennes comme Salvador de Bahia, l'africaine ou bien encore Sao Paulo, la ville tentaculaire. Un répertoire au caractère hybride, sélectionné par Rodrigo Brandao, un personnage connu pour ses collaborations avec The Roots, au sein du label Ninja Tune ou auprès de l'incontournable Tony Allen. Selon lui, Daora est justement " Une fusion entre les sonorités urbaines nord américaines et l'héritage mélodique et rythmique brésiliens. " Créateur du label Mais Um Discos, Lewis Robinson évite l'écueil de la bossa nova, musique créée dans les salons cariocas. Rythme visionnaire, la bossa est aussi devenue l'arbre qui cache la jungle de rythmes urbains. Le producteur anglais préfère jouer la carte de l'interface avec A Curva Da Cintura, projet composé par les brésiliens Arnold Antunes, Edgard Scandurra et le malien Toumani Diabaté ou du design sonore avec les deux opus de Lucas Santtana.

Prolongement de la compilation Oi ! A Nova Musica Brasileira, Daora qui, en argot , signifie quelque chose de cool, recense trente deux interprètes ou groupes. Le boom bap tourne à plein régime. Les rythmes sont volontiers recyclés. Ils évoquent une autre vague latine et la dégelée imposée en son temps par les tenants du Miami Sound. Cet album affirme la bonne santé du rap brésilien avec Elo Da Corrente, Espiao et Doncesao. Beats défragmentés, samples pointus, les B-Boys tropicaux emboitent le pas au talentueux Criolo. Le tempo funky n'est pas oublié avec Rodrigo Campos et le groupe Bixiga 70, deux générateurs d'un groove latino-vintage mais classieux. Très populaire outre Atlantique, le reggae fait sonner sa "drum and bass line" avec Curumin, Anelis Assumpcao ou Soraia Drummond. Trois détournements sonores qui renvoient à la fonction culturelle aujourd'hui occupée par les rythmes jamaiquains dans les pays du Sud. L'épidémie d'afrobeat contamine les planchers de sa fièvre salvatrice avec Abayomy Afrobeat Orquestra. Mais les bonnes surprises proviennent de personnalités comme Metà Metà, DJ Mako ou M.B. Williams. A l'image de leurs glorieux ainés tropicalistes, ces musiciens font office de laborantins en plaquant des accords de flûte traversière sur des infra basses monstrueuses, en célébrant un psychédelisme épanoui sous les palmiers.

Figure du genre, Lucas Santtana fait bouillonner son chaudron futuriste sur la compilation Daora avec Musicos, un titre écrit par Tom Zé. Artiste iconoclaste ce dernier est réputé pour sa créativité. Il représente le pendant iconoclaste d'un Gilberto Gil. Récemment réédité chez Mr Bongo,  Grande Liquidacao résume la liberté incarnée par le sorcier de Sao Paulo. Une créativité dont hérite Luca Santtana. Ses influences sont aussi diverses que la culture hip hop, les rythmes de Bahia, état d'où il est originaire, ou Kraftwerk. Une formation inattendue mais visiblement prisée au Brésil. Il suffit d'écouter la reprise habitée de The Models par Seu Jorge pour saisir l'attrait exercé par la formation teutonne sur les jeunes brésiliens. Un alliage étonnant, témoignage de l'audace de la création locale. On est à des années lumière de la musique telle qu'elle est pratiquée sur l'hexagone, aux prises avec un bagage littéraire envahissant. Au delà de la saudade se fabrique une musique qui est tout sauf nostalgique. A l'instar de la Colombie, et de sa myriade de formations, le Brésil incarne un avenir évident pour la planète musicale.

Sem Nostalgia et O Deus Que Devasta Mas Também Cura, les deux derniers albums de Lucas Santtana disponibles sous nos latitudes, incorporent les platines et samples à la pop. Une démarche alimentée par le millefeuille musical brésilien, ses apports, savants ou folkloriques. C'est évident à l'écoute de Super Violao Mashup, syncope diabolique de samples et percussions. Ou avec I can't live far from my music. Les compositions plus formelles gardent un dépouillement salutaire. Ainsi les guitares de Who can say witchway rappellent la sècheresse minimaliste du premier album des Talking Heads, les effets dub en sus... Un album composé de nouvelles versions remixées de Sem Nostalgia complète cette édition. Cira, Regina e Nana par M. Takara et Ca Pra Nos et son Burnt Friedman remix destructurent non seulement les enregistrements originaux mais leur offrent une tessiture nouvelle. Tout aussi passionnant, le récent Oh Deus Que Devasta Mas Tambem Cura diffuse une musique à la haute teneur cinématographique. L'interprétation mi-chantée, mi-récitée de la plage titulaire est révélatrice de l'atmosphère.

Daora : Underground Sounds of Urban Brasil Hip-Hop, Beats, Afro & Dub - Mais Um Discos ( sortie le 24 juin 2013)
Lucas Santtana : Sem Nostalgia / O Deus Que Devasta Mas Também Cura - Mais Um Discos

Vincent Caffiaux